Publié le 4 décembre 2018

On ne va pas jouer <em>Morphine</em>

Morphine, Nina Villanova – d’après Morphine, de Mikhaïl Boulgakov

Ils ne sont que deux sur scène, un homme et une femme ; ils nous regardent droit dans les yeux et avouent : « voilà, on ne va pas jouer Morphine. » La surprise générale laisse vite la place à la curiosité, car les deux comédiens nous entraînent dans une remise à niveau en histoire russe, de ce qui a mené à la révolution de 1917 et à la situation décrite dans la nouvelle de Boulgakov. Ils nous prennent pour de grands enfants, c’est bien, mal, lui c’est un méchant, lui c’est le grand méchant, tout cela avec une frénésie surprenante. On est déjà face à des surexcités, mais par quoi ? Par la drogue, par l’énergie de la scène, par l’adrénaline ?

Une grande proximité entre la scène et les spectateurs

Le quatrième mur est pulvérisé, les séquences de la pièce nous sont annoncées, on nous dit alors il va se passer ça, là, il va faire ça ; n’ayez pas peur, il y aura un coup de feu. Et on a quand même peur. C’est là toute l’ambiance envoûtante de cette création, même si ces deux surexcités nous annoncent tout leur programme, on suit avec attention tout ce qu’ils font et on attend de voir la suite. Il y a toujours, dans cette salle du Théâtre Studio, une grande proximité entre la scène et les spectateurs, grâce à la taille réduite de la salle, le petit nombre de l’assistance : mais c’est une proximité agréable qui permet une certaine tendresse par rapport à ce qui se passe. On voyage d’une ambiance à une autre avec les comédiens : après cette surprenante introduction historique, on voit l’homme se cacher puis pleurer désespérément, nous expliquant que la vie est trop atroce, qu’il a besoin de morphine parce qu’il souffre, la souffrance est plus forte que lui, trop forte pour lui… Plusieurs injections par jour, ce n’est pas tant que ça, si ? Nous entrons dans l’œuvre de Boulgakov. Mais sommes-nous donc déjà face à un toxicomane ou à un simple homme rongé par un mal inconnu ? Le personnage de la nouvelle, le docteur Poliakov, pris en charge par l’un ou l’autre des comédiens, peut paraître touchant, digne de pitié, mais aussi minable et cruel ; la douleur des toxicomanes, ce manque nous parvient par le travail des comédiens, ce grand manque qui mène jusqu’à la folie, au désespoir si fort qu’il ne reste plus que la violence et le suicide pour s’en délivrer. À deux, ils parviennent à créer une sensation de rêve, de songe, de flottement, ils nous emmènent si loin que l’on n’a pas envie de redescendre ni de revenir.

Un message lourd, long et alambiqué

Cependant, et c’est dommage, Nina Villanova ne nous laisse pas de liberté d’interprétation de sa création. Le théâtre, est-ce fait pour faire réfléchir les spectateurs ? Ou bien pour leur dire explicitement « voilà ce que vous devez comprendre » ? Ou alors est-ce une performance, un art de la méditation, de « vous comprendrez quand vous serez prêts » ? En tout cas, Morphine ne nous laisse pas ce choix. Car le travail de ces deux comédiens, l’ambiance construite, la sympathie et la compassion du spectateur, tout cela est effacé par l’arrivée d’une troisième figure. Une jeune fille descend des gradins sur scène, nous regarde et commence à nous faire la morale. Ce personnage, représentant la voix de la metteuse en scène, nous assène un message lourd, long et alambiqué sur le dur sort des toxicomanes, victimes du système et de la drogue. Comprenez : les toxicomanes sont l’engrenage malade de la société qui lui est indispensable pour tourner, ce sont les plus malheureux et les plus vulnérables. Mais que faire de notre analyse personnelle de la pièce ? Qu’en est-il de l’impression de ce qu’ont construit les deux comédiens ? Ce dernier moment est long, provocateur et fait malheureusement atterrir l’ambiance planante de rêverie qui régnait jusqu’à ce moment-là. La pièce se transforme en fable, en vérité universelle, ce sont des illuminés qui nous parlent. Acceptez. Quel dommage de se voir imposer une « vérité » si ras du sol alors qu’on vient au théâtre pour rêver ! Mais peut-être aussi que le théâtre doit nous rapprocher de la réalité : pourtant, les deux comédiens seuls avaient davantage réussi à éveiller de la compassion pour le personnage de Boulgakov et les toxicomanes, en dansant et en déambulant sur scène, que cette voix moraliste finale, longue, trop longue, et trop plate.

Marina Genel

D’après Morphine de Mikhaïl Boulgakov
Mise en scène, adaptation NINA VILLANOVA
Avec MARINE BEHAR – JULIE CARDILE – GREGOR DARONIAN KIRCHNER
Création lumière SÉBASTIEN LEMARCHAND
Scénographie EMMA DEPOID – NINA VILLANOVA
Production LES PIERRES D’ATTENTE
Soutien THÉÂTRE STUDIO
Remerciements La dôze Cie / Atelier du théâtre de La colline

 

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